dimanche 9 juin 2013

Ma ville parfois se fait belle


Je m’étais dit ne pas en être. Un peu par désespoir, un peu par protection.
Elles sont si dures, les blessures reçues, pas tant celles des coups portés par les adversaires, non : les pires plaies sont parfois celles infligées par ceux qu’on croyait être des amis, des camarades.
Mais sans doute est-ce être toujours en avance, ou en retard et jamais à l’heure, toujours hors sujet, à côté, ne jamais être d’accord avec paroles déjà dites et donc, le moment venu avec besoin de mains tendues, tu te retrouves devant le vide.
Comme la place, mais tu étais encore trop tôt.


 40 ans PCF Manosque 1 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


Il est toujours trop tôt pour rêver, trop tard pour lutter. C’est difficile d’être à l’heure.
Tu avais cru y être, mais ton regard de jeunesse impétueuse, sans doute était là pour te tromper.
Tu n’ambitionnais rien, juste tenir ta petite place dans le juste combat que d’autres avaient déjà mené, bien avant toi.
Mais tu n’acceptais pas de ne faire qu’enregistrer et redire paroles qui ne soient pas tiennes.

Peut-être n’es-tu pas si seul dans cette dimension là. Peut-être beaucoup attendent à la porte des résistances, accomplissent les leurs dans l’ombre, comme autrefois, ne se reconnaissant pas dans les vindicatifs discours.

Comme toi, il en est beaucoup qui ont appris que l’humain n’est d’aucun bord, c’est une maigre tentative d’exister.
Et, si souvent, l’humain laisse à désirer, se fait désirer…


40 ans PCF Manosque 2 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


Il faisait enfin beau. Le vent froid soufflant du Nord sur les sommets encore enneigés s’était un peu calmé.

Ce fut une belle enclave de printemps, au sortir des gelées du dedans comme du dehors.

Tu avais hésité à en être, ne sachant si ta place pouvait encore être là. C’est dur, cette distance prise avec les engagements d’hier. Mais ça fait partie d’une histoire, de la petite surtout, mais de la grande aussi.
Tu savais être allé très loin, trop sans doute aussi. Ce monde ne peut tolérer qui résiste trop fort. Les prisons et les camps sont encore hantés de ces belles âmes qui rêvaient d’un monde moins funeste et que celui-là a brisé, sans aucun état d’âme.
Certains croient même pouvoir enfin faire silence sur les crimes passés comme présent.
Mais le sang des ouvriers brille toujours en drapeaux de splendeur, sur les ocres de la place.

Ce système a, lui, tiré les leçons du passé : il te brise, t’amène avec insistance à poser les barbelés et les miradors autour de tes pensées. Il rompt avec toi tous les élans du cœur, et te voilà, comme beaucoup à te demander où est ta vraie place.
C’est quoi être citoyen dans un monde qui ne te demande pas de penser pour et par toi-même, où la parole est sans cesse confisquée par ceux qui savent accéder aux lieux cultivés d’un verbe qui te fait vibrer, certes, qui te parle, oui, mais qui, s’il témoigne des luttes, ne dit rien des fêlures, des plaies et des bosses, ne dit pas un mot de ceux tombés, martyrs sans gloire, sur un front que tout le monde feint d’ignorer, dans les tranchées d’une guerre désormais sans pitié, où l’argent triomphe de l’humain.

Tu regardes drapeaux et visages, une enfant dresse sa contribution à l’espoir, sans savoir…


40 ans PCF Manosque 3 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés



40 ans PCF Manosque 4 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


Tu observes, comme si tout ce monde venu là, qui ne se rencontre jamais autrement, n’a pas le temps (ou pas le désir) de vraiment se parler en d’autres temps, t’était un peu étranger.
Mais c’est toi qui l’est étranger : depuis si longtemps tu ne crois plus aux discours, tu cherches des actes, fondés sur des pensées élaborées localement.

La place s’est remplie, bien sûr, bien que… On te dit avoir espéré mieux. On récrimine un peu, bien sûr, sur ces citoyens qui s’en moquent, qui n’agissent plus.

Et ça fait du bien quand même de se trouver là, malgré tout, même si certains yeux te dévisagent sans te reconnaître.
Tu as eu le malheur, un jour, de sombrer. Et de tous bords on t’en fait sentir la morsure.
Non que ce soit mûrement réfléchi, mais quand même : c’est ici que tu sens bien qu’un ressort, un jour, s’est brisé.

Non que tu ne croies plus en ton influence sur le monde. Mais c’est le processus qui ne peut qu’être différent.

Il faut lutter, et la lutte est devenue à armes si inégales qu’il faut inventer d’autres résistances, d’autres outils. Et les renouveler sans cesse.

Tu en vois dans la foule qui ont gestes de fraternité. Tu passes, ton ombre ne sera qu’ombre déposée entre deux puits de lumière accordés par les feuillages épais.


40 ans PCF Manosque 5 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


Ne sais si puis encore en être. Car il faut être sûr pour chercher à convaincre et ne pense plus être en ce devoir.
Non, tu n’as plus rien à dire sinon, tes mots, mal articulés, mal baisés, mal pensés et qui s’épuisent à s’imposer une tâche inaccessible.
C’est quoi d’être humain, sinon le droit de vivre debout sans penser comme, ni avec, ni contre, mais penser tout de même.

Non qu’il n’y ait ce sourire au visage de ceux-là (et de celle-là attendue comme prophète), mais ne suis point sûr que ce sourire là puisse permettre d’avancer, cachant mal en vérité les petits compromis, les petites choses non dites pour mettre en avant ce qu’on pense grand.
Mais demain ?

C’était quelques jours avant. Un séisme passe qui a l’odeur des morts, pour la seule gloire de vivre debout.
Il en est qui ne demandent aucune carte pour avancer en âme et conscience.


40 ans PCF Manosque 6 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


Ne pense plus pouvoir en être, que déjà le passé montre les frontières posées, les séparations entre Hommes qui ne demandent rien que respirer, manger, dormir sous un toit, rendre enfants heureux sans souci de bombes.

Regarde, regarde ces visages et ce qui vient en ces yeux, ces traits, ces paupières closes en écoute de discours.
Et puis plus loin, regarde ville morte, comme elle sera demain et puis les autres jours, morte de ces sourires, de ces peines, de ces rayonnements qui nous font ce que nous sommes, errants depuis toujours, aveuglés de posséder, chacun, son petit chez soi.


40 ans PCF Manosque 7 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


40 ans PCF Manosque 8 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


40 ans PCF Manosque 9 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés



40 ans PCF Manosque 10 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


40 ans PCF Manosque 11 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


40 ans PCF Manosque 12 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


40 ans PCF Manosque 13 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés



Tu regardes, et tes yeux voient.
Il y a quelque chose de décidé et de certain dans les visages que tu croises. Mais s’ils sont nombreux à l’heure dite, combien ne sont pas là, indifférent à cette rhétorique.

Combien ne voient rien des méfaits, se battent à leur manière sans un regard pour l’autre tombé.
Et tu sais qu’en chacun un peu de cette bête là sommeille qui passe si simplement de l’esprit de lutte à celui de lucre. Deux lettres de différence, mais tout un monde qui se fend d’une grimace.

Où est le vrai, où s’ouvrent les persiennes de la vie et s’agit-il de convaincre ou de vivre ?


40 ans PCF Manosque 14 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés

Tu ouvres tes yeux, tes oreilles entendent. Mais ce que tu vois ne dit pas toujours la même rengaine que ce que tes oreilles captent.

Toujours un peu captif, au fond, tu l’es. Captif de tes désirs, captif de ta bonté, comme de tes colères.
C’est la vie qui est là, sous la casquette du dialogue un instant appréhendé, mais encore plus dans ce visage sceptique, à sa fenêtre et qui en dit plus long que tous les discours sur cette mal, mâle vie qui en mal (mâle) traite tant qu’ils en finissent parfois par sauter par dessus les parapets, dans le vide abyssal de lendemains pour toujours désenchantés.

Tu es là, dans cette foule, ne sais si tu es à ta place, mais tu comprends les uns, présents, les autres absents. Tu comprends que le monde n’est ni aux uns ni aux autres. Il est ce que nous pourrions en faire, même sans très bien savoir.


40 ans PCF Manosque 15 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés



40 ans PCF Manosque 16 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés




Pour les quarante ans de ses locaux, le PCF manosquin avait fait venir Marie-Georges Buffet, le samedi 1er juin 2013. Je n’ai pas d’autre commentaire à faire que ce qui est là, sorti de je ne sais où, qui ne relève d’aucun discours.



 2- 8 juin 2013
Textes & photographies de Xavier Lainé, toute droits de reproduction réservés


dimanche 2 juin 2013

Couleur saltimbanque


Ils sont venus, les saltimbanques, dérider le marché, le réchauffer de mots quand le vent venu des cimes glaçait un peu les échines. Ils sont venus, pour un jour, pour une bouffée d'art pur, celui qui se pratique loin des grands tapages. Ils sont venus et depuis, le pavé frémit encore de petits rires printaniers.


 Les 2 Trëmas 1 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits réservés

Ils sont venus, et ma ville commençait à peine à se réveiller de sa torpeur. Il lui fallait encore s’étirer, sortir de ces raideurs hivernales.
Et ce n’est pas facile lorsqu’une bise froide vous passe sur l’échine et sur les pensées, à l’heure où chaleur humaine aimerait jouer les lézards.

Ma ville donc, malgré le printemps en retard mais quand même là, ne savait trop si elle devait rire. Il s’en trouve toujours pour cela : ils rient, rient, puis rentrent chez eux et ne ressortent plus. Ils ignorent même qu’il puisse y avoir, quelque part dans les ruelles, un de ces havres où la tendresse des mots peut se répandre, aux oreilles qui veulent entendre.

Parce que voyez-vous, je vis dans une ville qui aime sa petite paix, qui fait comme si rien, ailleurs ne se passait, qui se cache dès le crépuscule, pour ne reparaître qu’aux aurores, va faire son petit boulot, aime l’autre tant qu’il reste à sa place, c’est à dire, loin.

Alors ça lui fait du bien, à ma ville, d’être un peu secouée d’un vent saltimbanque, de temps en temps, sans que nul en haut lieu n’en ait décidé l’avènement.

Les 2 Trëmas 2 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits réservés

On peut même dire des choses très graves avec le sourire. On peut parler des guerres absurdes, des petites plaies et des grands conflits, on peut surprendre en s’avouant revenu de six pieds sous terre. On peut tout, dans l’amour des mots et des gens.

C’est bigrement surprenant, ces choses là. Un marché ne peut y être totalement indifférent.

Il faut secouer une ville pour qu’elle se rende compte qu’elle vit, ailleurs que devant des écrans, ou dans des actes culturels commandités en haut lieu, subventionné car conforme à l’idée que là-haut on se fait du mot culture.

Elle en a besoin, de cette secousse tellurique qui éjecte un cadavre, un siècle après 14 pour qu’il nous dise avec bonheur l’absurde destinée que des hommes dessinent à d’autres hommes.

Alors voilà, ils sont venus. Ils étaient annoncés. Ils sont allés à la rencontre des baladins du samedi matin, ceux qui font leurs courses, parlent une fois par semaine avec leur semblable, avant de disparaître dans leur demeure cloitrée.

Ils sont venus. Ils ont un peu asticoté les chalands, juste pour voir un peu.

Mais les chalands d’ici n’ont pas l’habitude qu’on les asticote à l’improviste. Ce qu’ils aiment, c’est que ce soit prévu, bien dans le cadre de ces jolis moment qui animent leur petite ville si belle. Il y a des festivals pour être asticotés, une fois l’an, mais pas plus.

On aime ça, mais pas trop. Chaque jour suffit à sa peine, ma brave d’âme et on vit sans histoire.

Les 2 Trëmas 3 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits réservés

Il ne sert à rien de convaincre, non, il faut parler. Il faut dire les mots qui viennent. C’est pour ça qu’on est humain, il paraît. Alors on parle. Et si souvent on le fait pour ne rien dire, ou pour répéter ce que d’autres ont déjà dit !

Remarquez, c’est toujours un peu comme ça, l’humanité, elle passe beaucoup de temps à se rabâcher les mêmes histoires. Dès fois même, elle répète l’histoire elle-même, par pure amnésie, sans doute.

Alors il faut nous dire des mots qui heurtent autrement nos tympans, qui se vrillent dans nos pensées par microséismes renouvelés. Il nous faut ça, à nous, les hommes, pour qu’enfin nous apprenions quelque chose : il nous faut nous répéter les mots dits pour trouver la voie d’en inventer qui ne soient pas maudits.

Il nous faut les dire, avec le sourire, avec les larmes, sous le soleil et sous la pluie. Qu’importent alors les vents mauvais soufflés par quelques diables incarnés en apparence humaine. Nous savons alors que d’autres chemins sont possibles parce que…

Parce que quoi, d’abord, ou ensuite ? Parce que rien, tout reste à créer, toujours, et nous ne serons jamais assez nombreux à creuser la terre, à la regarder, à nous réjouir de cette existence de hasard, à soupirer sur les misères qui nous accablent… A condition que ce soit beau, triste ou gai, mais beau.

Et c’est beau, un homme qui se penche sur son passé, pour mieux vivre son présent, et se préparer d’autres futurs !

Les 2 Trëmas 4 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits réservés


Les 2 Trëmas 5 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits réservés


Les 2 Trëmas 6 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits réservés


NB : une fois de plus les manosquins n'auront rien su de ce qui se passait au petit théâtre de La Fourmi, ces 25 et 26 mai 2013, la presse locale, ou ce qui ose encore se dénommer ains, n'ayant pas daigné faire le déplacement.



Texte & photographies de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés