dimanche 17 juillet 2016

Petit journal des cimes 19



C'est le dernier acte, pour cette année d'une trop petite semaine loin du monde. Mais le voilà qui se fait si bruyant que sa rumeur monte toujours plus haut.




Cinq heure trente donc, ce vendredi quinze juillet deux-mille seize... Le ciel commence à peine à s'éclaircir, dévoilant les cimes enneigées par le mauvais temps de la veille.
La limite est assez haute. Je réveille mon fils.

Un café, quelques biscuits, nous préparons le sac : barres de céréales, pâtes d'amande, fruits séchés, et de quoi se protéger du vent et du froid...

Six heure, première surprise ! Les portes de la voiture sont collées par le gel et le pare-brise est encroûté d'une épaisse couche de glace !
Nous prenons la route vers Fouillouse...





Six heure trente, le parking au bout du village est presque vide. Le froid vif nous transperce un peu. Nous ajoutons quelques épaisseurs pour arrêter la morsure du froid.
Au-dessus du village encore un peu endormi, le massif du Chambeyron veille. Il a revêtu sa parure d'hiver. Etrange déplacement de saison qui donne au paysage encore plus de majesté.

Nous traversons l'unique route du hameau. Nos pas résonnent dans le petit matin.

Là où la route quitte son vêtement de bitume et devient chemin de terre, un vieil homme marche. Il n'a pas quitté sa robe de chambre ni ses chaussons. Il brandit un appareil photo : « Soixante sept ans que je suis ici ! Hier soir ma femme va à la fenêtre, « il neige, qu'elle me dit » ; et moi, je n'ai pas voulu la croire, alors j'ai regardé, et j'ai vu ce que je n'avais jamais vu un quinze juillet ici. Mais vous êtes au courant de l'attentat à Nice ? » Devant notre mine dépitée, il raconte, sa parole s'envenime, s'avoue vaincue et proche de céder au sirènes du racisme ordinaire. Je tente un instant de revenir à un peu de raison. Il me raconte comment, gamin, alors que l'abbé Pierre était résistant dans le village, il avait vu son grand-père sauver des juifs et des communistes en les cachant sous la paille ; et comment la gestapo est venue plusieurs fois chercher l'aiguille juive et communiste cachée dans les bottes de paille sans jamais rien trouver... C'est au nom de cette mémoire que je l'exhorte à ne point faillir sous la charge incompréhensible d'un monde aux abois.
Il nous laisse partir, l'air envieux de ce que nous allons voir...







Après la dernière maison, le chemin monte abrupt dans les prés. Nous trouvons la neige très vite. Peu à peu, elle s'épaissit. Il nous faut, assez rapidement, au sortir des derniers bosquets de mélèze, former notre trace sur un sentier qui par endroit est recouvert d'épaisses congères.
Nous parvenons sur un épaulement neigeux. Notre regard embrasse un instant les cimes des Houerts et de la Font Sancte, brillantes de mille feux dans le soleil rasant.








La progression se fait plus lente. Un peu plus haut, derrière nous, un troupeau de chamois traverse. Pas le temps d'armer l'appareil, mais un dernier suit que mon objectif saisit comme il peut. Sublime offrande de la nature tandis qu'en bas la rumeur guerrière se poursuit.






Le chemin par endroit est tout juste visible. Les cimes radieuses, tout autour, nous soutiennent de leur impérieuse beauté.
Sur les rochers, juste avant de passer sous l'aplomb d'une falaise, il nous faut casser la glace pour ne pas glisser.
Dans le dernier dièdre permettant l'accès au lac premier et au refuge, nous enfonçons jusqu'aux genoux, tant le vent a rabattu la neige.






Avec le soleil, le refuge nous accueille, sorte de bateau amarré à la rive du lac, dominé par la superbe crête sommitale du Brec de Chambeyron.








Le café, ici, n'a pas le même goût... Sur le zinc de la toiture s'affiche tout un programme... Et puisque la quantité de neige le permettait, les occupants de la nuit ont laissé un petit bonhomme paradoxal en cette saison !








Nous avons atteint notre objectif du jour.
Nous devons amorcer la descente. Avec l'aide du soleil et les nombreux randonneurs montés après nous, le chemin qui nous avait paru si hardi se dessine avec plaisir sous nos pieds.
Où les chamois couraient, des edelweiss surgissent, entre deux fragments de glace. Le stalactites pendent au nez des rochers...








De retour au parking, notre véhicule n'est plus seul. Un ultime regard sur les cimes, c'est avec les choeurs du Requiem de Mozart que nous reprenons la route.




C'était notre dernier jour, nos ultimes mille mètres de dénivelé à gravir. Un baptême des deux milles mètres pour mon fils.
Ce fut un vrai cadeau que la terre nous offrait, dans son immense générosité. Et il lui en faut pour supporter les errements d'une espèce qui ne respecte pas grand chose d'elle ni d'elle-même !

Une journée commencée tôt mais qui restera gravée dans nos rêves pour longtemps.

De retour en ville, dimanche 17 juillet 2016

© Texte & photographies de Xavier Lainé


1 commentaire:

  1. De superbes photos et un récit qui rend vivante la lecture de ce beau Journal des cimes.
    Françoise R

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